Culture nordique

L’Automne dernier, je cherchais un livre à chroniquer. Un livre qui change un peu de ce que je lis le reste du temps. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Pierre Efratas et sa “Sagas des Neufs Mondes”. C’est grâce à lui et à ses histoires que ma culture nordique est… Honnête, nous dirons.

Il y a quelques semaines, j’ai eu l’occasion de discuter avec Pierre Efratas via Skype à propos de lui, de sa carrière et de ses travaux d’auteur.

Aleksandra Duncan : Nous allons être obligés de passer par la case présentation… Parlez-nous un peu de vous.

Pierre Efratas : Je suis romancier, conteur – conteur de rue aussi puisque je fais partie des Brigades d’Intervention Poétique -, commissaire du Salon du Livre de Villers sur mer, administrateur de la Société des Auteurs de Normandie, contribuable et j’ai perdu dix kilos ces trois derniers mois. Voilà, vous savez tout !

[rire] AD : Je n’en attendais pas tant ! Puisque vous êtes un amateur de lettres j’aurais deux questions, un peu clichées, mais quand même…. Quel a été votre premier coup de cœur littéraire ?

PE : Alexandre Dumas. Un grand classique. Les Trois Mousquetaires ont été mon premier coup de cœur. Après, je suis devenu collectionneur d’ouvrages d’Alexandre Dumas : j’en ai réuni près de soixante dont pas mal de raretés. Après, il y a eu Flaubert – un énorme coup de cœur, par son réalisme, la manière sonore dont il parlait en écrivant, par le souci du détail. Exemple emblématique, ce roman de Flaubert qui a été fort oublié de nos jours : Salammbô. Dès la première phrase, c’est une merveille d’antique flamboyant, de gothique en plein cintre, de psychédélique avant l’heure : l’écriture est exceptionnelle. Je le préfère de loin à Madame Bovary. Plus tard, est venu Tolkien, mais j’avais déjà trente ans.

AD : Il n’est jamais trop tard ! Autre question… A quel moment, grâce à quel auteur ou quelle œuvre vous passez du côté de l’écrivain ?

PE : Justement : J.R.R. Tolkien ! Je suis allé voir en 1980 le dessin-animé de Ralph Bakshi, Le Seigneur des Anneaux. Il n’était pas très bien fait mais il m’a projeté dans un monde qui était profondément le mien. A la fin de la séance, je me suis dit : « c’est ça ! C’est ce que je veux ! » A partir de ce moment-là, j’ai lu absolument tout Tolkien, puis j’ai étudié, j’ai travaillé,  et j’ai commencé à écrire de petites et de grosses histoires, qui n’étaient pas très bonnes et que je garde juste pour mémoire au fond d’un tiroir. C’est vraiment Tolkien qui m’a mis le pied à l’étrier. J’aime son côté « chanté », travaillé. Je suis d’ailleurs toujours surpris qu’aujourd’hui certains nous le montrent en exemple tout en nous ressassant qu’il faut faire bref, qu’il faut plonger directement dans l’action, et surtout éviter de longues descriptions… Or, comme Dumas, Tolkien prend son temps pour poser  une histoire !

AD : Oui ! Vous l’avez dit un peu plus tôt, vous êtes conteur. Les conteurs sont assez rares de nos jours, pour ce que j’en sais. Qu’est-ce qui vous a amené à raconter des histoires et qu’est-ce qui vous plaît dans le fait de les… conter ?

PE : Je me suis rendu compte que mes livres étaient écrits pour être contés. Je travaille, à l’exemple de Flaubert, au gueuloir : je relis tous mes textes à voix haute. Quand ça racle, quand ça pince, quand ça coince, je reprends, je corrige. J’ajoute qu’en son temps, quand j’étais militant et responsable de diverses associations pour les droits des femmes, la laïcité, la paix au Moyen-Orient et d’autres de ce type, on me disait bon orateur. Et il est vrai que, parfois, je parvenais à soulever les salles ! Un jour, quelqu’un m’a dit : « tu devrais devenir conteur, tu es fait pour ça ». Je l’ai cru. Et voilà comment je m’y suis mis ! En 2010, à partir de ma trilogie, dans la mise en scène de Sandrine Guise qui m’a énormément appris, j’ai entamé une tournée de vingt-cinq spectacles contés sur Rollon, le fondateur de la Normandie. Le spectacle durait une heure et quart. J’y ai joué douze personnages différents, et cette histoire a remporté un beau succès. Après, je ne me suis plus arrêté. Mais je regrette d’avoir fait cette découverte si tard dans ma vie.

AD : Je vais me répéter mais vaut mieux tard que jamais ! Vous êtes membre de différentes associations comme « l’Association Arts & Lettres en Pays d’Auge», « Poésie et Nouvelles en Normandie » mais aussi des brigades d’Intervention Poétique. Est-ce que vous considérez que la diffusion de la culture est importante ou que c’est au public d’attraper les œuvres et de se les approprier ?

PE : A moins d’être très médiatique, les gens ne font cet effort que si vous prenez la peine d’aller vers eux. S’ils vous voient et vous entendent « en vrai ». A mon avis, il faut donc éviter d’avoir cette vision « intellocratique, parisiano-centriste » de la culture qui se situerait sur une montagne là tout au-dessus avec un ton de donneur de leçons. Oui, il faut faire l’effort d’aller vers les gens ! De leur raconter des histoires, de se montrer, quitte à se mettre en danger. A une époque où l’écrit a tendance à se réduire et le style à se recroqueviller, plutôt que de ronchonner des généralités faciles comme « oh la la, les gens n’aiment pas les poésies, ils n’aiment pas lire » il faut se battre, saisir toutes les occasions de rencontres. Le public n’est pas idiot ! J’en fais l’expérience régulièrement, et personnellement je ne m’en plains pas.

A vrai dire, tout le problème aujourd’hui pour une série de gens qui écrivent, c’est la distance pouvant exister entre un auteur et le public. A partir du moment où vous ne passez pas à la télé ou à la radio régulièrement, et ce avec des moyens de promotion très limités (ce qui est le cas d’une majorité d’auteurs) on ne vous connaît pas. Aussi, il faut saisir toutes les occasions de provoquer des rencontres, de conter, de raconter ! De fait, à partir du moment où l’on reste dans sa tour d’ivoire et de papier, la culture devient du vent qu’on fait avec la bouche – ou la plume. De l’élitisme à bon compte. Cela n’a aucun intérêt. Je pense qu’idéalement tous les auteurs, et surtout les jeunes talents inconnus, auraient intérêt à se confronter directement à leurs lecteurs, dans les lieux publics, dans la rue, sur scène, pour voir comment ils accueillent votre travail…

Au nombre de mes expériences, la plus étonnante, c’est le public des enfants et des ados : c’est très simple, avec eux c’est « On » ou c’est « Off ». Ou ils vous rejettent et n’en ont strictement rien à caler de vous, ou alors ils accrochent et ne vous lâchent plus. Et c’est là que vous comprenez si votre travail est bon et sincère ou moins bon et fabriqué – ou encore si ce que vous dites possède la capacité de toucher ou non. Les enfants et les ados nous rendent humbles : ils nous montrent qu’en réalité, les adultes sont comme eux, qu’ils l’ont oublié et que, souvent, ce sont leurs belles illusions et leur spontanéité qui se sont effondrées.

AD : Il reste une association que je n’ai pas mentionnée, « l’Association de la Tapisserie de Rollon ». Comment se porte la tapisserie ?

PE : La tapisserie va bien, si j’ose dire pour une tapisserie ! Elle a beaucoup bougé – Normandie, bien sûr, mais aussi pays scandinaves, et elle va fort probablement continuer à voyager. Depuis quelques mois, il existe un projet de musée viking en Normandie. Je croise les doigts pour qu’elle y trouve sa demeure entre les expositions. En son temps, il était même question qu’elle parte au Dakota (figurez-vous qu’une copie de la statue de Rollon existe dans cet Etat des USA, à Fargo) et en Russie. Bref, on verra, l’aventure continue !

AD : Amusant ! D’ailleurs, d’où vient ce projet de tapisserie ?

PE : Au départ, de ma petite tête…  Je venais de terminer l’écriture de la trilogie de Rollon : « Hrólf  le Vagabond » et « La Saga de Rollon ». J’ai contacté Gilles Pivard et Jean Renaud. Gilles est un dessinateur spécialiste de la Tapisserie de Bayeux. Pour s’amuser, il avait réalisé des dessins sur Guillaume le Conquérant et Rollon à la façon de la célèbre tapisserie.  Je l’ai appelé pour lui dire ceci : « Gilles, ce serait marrant de réaliser une tapisserie qui raconterait l’histoire de Rollon à la manière de la tapisserie de Bayeux ». Banco. Le professeur Jean Renaud, lui, est un spécialiste des Vikings, c’est d’ailleurs l’un des deux grands spécialistes français avec Régis Boyer. Banco aussi. Nous nous sommes mis d’accord et toute une équipe (l’historien latiniste et Professeur Pierre Bouet, et une équipe d’une vingtaine de brodeuses réunie par Marie-Catherine Nobécourt) a démarré le travail. J’ai commencé par écrire le story-board, parce que cette tapisserie c’est d’abord un story-board en trente scènes et trois parties sur le mode du récit initiatique : Rollon jeune qui doit tout apprendre, Rollon qui s’affirme et qui voyage, Rollon qui a appris et devient le maître de la Normandie… Puis, Gilles a démarré les croquis. C’était parti !  C’est ainsi que les choses se sont faites. En un an et demi nous avons réalisé cette tapisserie de trente mètres de long.

AD : Jolie performance ! Des projets dans un avenir plus ou moins proche, plus ou moins lointain ?

PE : Des projets, des chantiers, je n’ai à peu près que ça ! Avec Gilles Pivard qui est un formidable documentaliste, nous venons de terminer et de publier « Les Normands débarquent ! » l’histoire d’un gamin qui s’appelle Arnoul et qui part à la bataille de Hastings. Avec ce gamin, nous nous trouvons à contre-courant du récit où le héros est paré de toutes les vertus, papa un casse-trogne et maman qui a peur ou pleurniche dans son coin ! Ici maman pousse son fils à aller au casse-pipe, et la petite copine idem parce qu’elle pense que peut-être elle pourrait récolter un peu de gloire (pour les femmes, à l’époque,  dans une société masculine et guerrière, il n’était pas simple de s’imposer). Lui, Arnoul au fur et à mesure qu’il avance dans son expérience pas toujours très drôle, change et s’aguerrit. J’ai trouvé que cette histoire présentait des résonances actuelles.

Voilà pour ce roman jeunesse, mon premier, qui vient d’être adapté en anglais par Heather Inglis aux éditions Orep. J’ai aussi un western en tête, un western se déroulant au Dakota du Nord (nous y revoilà !). Celui-ci raconte une histoire authentique que je compte développer en plusieurs parties. Autre projet de bouquin également en route, plus un roman historico-légendaire, des nouvelles écrites à un rythme régulier, un nouveau spectacle (tiré des « Normands débarquent ! » qui devrait sortir avec la compagnie Modja de Caen, sous la direction de Cécile Bernot – prévu pour octobre-novembre de cette année…

Mon gros problème (faisons notre outing !) : les journées n’ont que vingt-quatre heures, il faut que je travaille de manière ultra planifiée car je suis très bordélique… Donc, je m’oblige à travailler avec des tableaux Excel que mon épouse, personne organisée, elle, me met sous le nez ! Là, je sais que « tel jour » je dois avoir terminé « tel boulot ». C’est comme ça que j’avance !

Il y a aussi une double idée en train de se mettre en place… Sait-on jamais… L’an prochain, on fêtera les 950 ans de cette fameuse bataille de Hastings, remportée par le duc de Normandie Guillaume le Conquérant. Sur la base de la documentation réunie par Gilles Pivard, j’avais écrit deux histoires sur ce thème, avec notamment la bataille et la conquête enfin vues du côté des Anglais ! Parce qu’évidemment, de notre côté, les Normands de l’époque sont tous parés de toutes les vertus… Guillaume le Conquérant est un type extraordinaire, exemplaire, etc… Pas si simple : quelque chose me dit que, de l’autre côté de la mer, on exprimait une opinion sensiblement différente ! Aussi, j’ai essayé de confronter et d’imbriquer les deux visions dans deux bouquins mettant en scène des personnages témoins de l’époque, qui ont vécu les événements – et survécu ! Entre vous et moi, je suis allé voir un éditeur de référence qui, a priori, ne rejette pas. Ce qui représente déjà une bonne nouvelle en soi. Croisons tous nos petits doigts…

AD : Effectivement ! On va passer maintenant à votre « Sagas des Neufs Mondes », à base de mythologie nordique et de scaldes. Qu’est-ce qui vous attire dans cette mythologie, tout particulièrement ?

PE : Elle est extrêmement méconnue par les francophones et par les latins en général. On la réduit en général, à des histoires de plaies et bosses, de grands blonds qui chasseraient  des peuplades sous-développées ou des chrétiens effarés et d’autres bêtises du même genre. En fait, le monde nordique ancien constitue une civilisation à part entière. Les Vikings ne sont pas des brutes épaisses, les Norrois ont amené énormément de choses en Europe. Ce sont des gens extrêmement organisés, sophistiqués…

Dès lors, je me suis dit que si on écrit et raconte beaucoup de choses dans le domaine celtique – la geste du Roi Arthur (dont les aventures ont été racontées initialement par des Normands, je le précise ! [rire]) constituant bien entendu la coupole – en revanche, il existe très peu de choses dans le domaine nordique. Je ne parle pas tellement des pays anglo-saxons mais de nos pays à nous. J’ai donc commencé par raconter l’histoire de Rollon, parce que personne ne l’avait fait, et là je suis tombé, comme Obélix dans la potion magique, dans un maelström d’histoires que j’ai trouvées extraordinaires ! Après Rollon, un jour, j’ai rencontré Marianne Meynard des « éditions Flammèches » qui m’a fait part de son intérêt et je lui ai écrit ces cinq histoires.

Ce qui m’intéresse aussi chez les anciens nordiques c’est qu’ils ont une vision extrêmement différente de la nôtre. On peut la résumer en trois points. Tout d’abord la mort, pour eux, n’est pas très importante : ce qui compte c’est de bien vivre (ce que je trouve très sage). La deuxième chose, c’est que malgré toute leur mythologie ils ont les pieds sur terre. Il y a un aphorisme norrois que j’aime beaucoup, « si tu as une longue langue il vaut mieux que tu aies une longue épée ». Cela résume tout l’esprit nordique. Et, troisième élément, c’est qu’ils ont cette mentalité volontariste que l’on rencontre par exemple en Amérique du Nord ou dans les pays scandinaves: si on peut, on va aller jusqu’au bout, c’est nouveau donc c’est intéressant, il y a une nouvelle terre on va aller l’explorer, on a envie d’aller jusqu’au bout de soi-même, alors on va le faire.

Et puis, Il y a beaucoup moins de lamentations dans les sagas du Nord que dans d’autres mythologies. Les anciens Scandinaves s’apitoient assez peu sur eux. Ils peuvent être (très !) fâchés, ils s’insultent parfois à tout va, ils possèdent un vocabulaire d’une modernité confondante parfois, mais ils détestent l’auto-flagellation . En plus, les Scandinaves de cette époque font preuve d’humour, humour à froid qu’on rencontre aujourd’hui encore beaucoup en Norvège ou au Danemark et en Grande-Bretagne. J’ai aussi  essayé de rendre cet humour dans mes textes.

AD : Les nouvelles de la saga ont été initialement diffusées séparément : qu’est-ce qui vous a convaincu de réaliser un recueil ?

PE : C’est mon éditrice qui a trouvé que c’était une bonne idée. Au départ, j’avais pensé à un projet beaucoup plus large s’intitulant « Les objets méchants ». J’ai écrit pas mal de nouvelles sur ces objets méchants qui se retournent contre vous… Un jour, vous avez certainement perdu un stylo, un portable, une pantoufle, un vêtement, des lunettes… C’est parce que les objets sont méchants, ils se foutent de nous !

Puis, ça m’a repris : je suis retombé dans mes Norrois ! Et j’ai pensé que j’allais écrire des histoires nordiques à propos d’objets méchants qui échappent à leurs auteurs. C’est comme ça que tout a commencé, avec le collier Brinsigamen. Pour me nourrir, j’ai relu les histoires de Snorri Sturluson, qui est vraiment LA référence, le lien entre les eddas, les sagas et le monde chrétien médiéval – il y a environ cent ans entre la fin du monde viking et les débuts de Snorri.

Sous l’angle narratif, ce qui m’a intéressé ici c’était de représenter des humains plus parfaits et plus vertueux que les dieux eux-mêmes. Ah, la honte immorale ! Pas un dieu qui soit parfait à part cette pauvre Idunn (qui n’est quand même pas très pourvue du côté des neurones…). Les autres dieux présentent tous des côtés assez peu sympathiques. Même la belle Freyja… C’est une viveuse, elle prend la vie (et les hommes…) comme ils viennent.

Ce qui m’a aussi amusé pour tout vous dire, c’est de parler beaucoup des femmes. Je trouve que les récits gagneraient à avoir beaucoup plus de héros féminins. Dans ma vie j‘ai beaucoup lutté pour le droit des femmes et j’ai voulu leur rendre cette justice. Je trouve que souvent, dans trop de livres d’aventures à ton médiéval – ça évolue, ceci dit – les femmes sont clichées : ou elles sont très très méchantes, ou elles sont idiotes, ou ce sont des « Marie couche-toi là » ou encore des victimes, voire des hommasses.

Je trouve ça ridicule, donc j’ai voulu représenter des femmes dans leur complexité. Freyja par exemple, est une femme proprement divine, et en même temps très plausible ! Elle pourrait être une femme de pouvoir d’aujourd’hui.

AD : Au début de votre livre vous parlez d’un scalde, Bjarni Olofsson… Parlez-nous de lui.

PE : Bjarni Olofsson n’est pas vraiment un scalde, c’est lui qui se nomme comme ça, sans doute pour dissimuler qui il est. A vrai dire, Bjarni est un décalque de Snorri Sturluson… Au fond c’est une sorte de trouvère ultérieur qui raconte des histoires pour la cour d’un roi, qui, lui, a réellement existé. Bjarni est le passeur de l’histoire du personnage qu’on découvre juste à la fin, et qui, lui, est un vrai scalde : Steingrim.

Cette sorte de récit permet d’opérer la transition entre Snorri Sturluson et l’histoire de Steingrim, de façon à ne pas tomber dans l’heroic fantasy pure et dure. J’ai voulu faire le lien entre ce qu’on pouvait raconter jadis et ce qu’on peut raconter aujourd’hui à partir de personnages mythologiques anciens.

Cependant, la plupart des personnages qui figurent dans mes livres, et dans celui-ci en particulier, ont réellement existé sous une forme ou une autre. Les détails sont très précis, les mœurs décrites avec le souci de la vraisemblance historique. De surcroît, les noms que j’attribue à mes personnages revêtent parfois des significations symboliques. Je prends le cas du chien, par exemple : Nagli veut dire griffe, ongle. Ce n’est pas qu’un gentil compagnon, c’est un chien qui peut mordre. A l’occasion, il peut devenir un chien d’attaque, comme une série de personnages de mes histoires, aimables ici, très rudes là. Et si vous creusez l’étymologie des noms des personnages, vous qui êtes germaniste, je pense que vous allez bien vous amuser !

AD : Vous avez choisi cinq histoires : qu’est-ce qui a motivé votre choix ?

PE : J’ai d’abord opéré une sélection dans les histoires de Snorri. Toutes ne sont pas (à mon humble avis) transférables aujourd’hui : certaines apparaîtraient facilement passéistes, un peu « ringardes » comme on dit aujourd’hui. Chaque fois, j’ai sélectionné une histoire hors du commun racontant l’histoire d’un objet qui relie un dieu ou une déesse à un humain. Et chaque fois, je m’amuse à montrer comment les dieux se prennent les pieds dans le tapis.  A travers ces textes, je montre aussi la vie réelle des Vikings et comme le destin peut se faire ironique. Car ainsi que le montre Woody Allen, la vie est ironique par nature ! Chaque fois qu’on pense faire quelque chose – en bien ou en mal, qu’on soit très optimiste ou très pessimiste – on a toujours une bonne chance que quelque chose d’autre, à quoi on n’avait absolument pas pensé, se produise. C’est cet inattendu permanent que j’ai voulu montrer à travers chacune de mes histoires. « Bon, me suis-je dit, ça c’est l’histoire que te raconte Snorri. Mais si elle se passait autrement, qu’est-ce qu’elle donnerait ? ».

AD : Au final, peut-on parler de réécriture, de réinterprétation ou non ?

PE : Une réécriture, non. Une réinterprétation, oui. Pour travailler, j’ai d’abord lu les livres de Snorri, ainsi que d’autres ouvrage de sagas et d’eddas. Je me suis empli de leur technique qui est extrêmement moderne : l’action est au cœur de chaque chose, l’observation des personnages est très importante, les caractères très bien décrits et les couleurs et les sensations remarquablement rendus. Deuxième étape : j’ai écrit de petits « pitches » en me forçant à raconter chaque histoire en 120 mots. Et je suis parti sur cette base en me laissant aller. Au fur et à mesure que j’avançais, je me suis amusé à insérer des éléments que je connaissais ou que j’avais vécus, observés ou rencontrés. Voilà ma technique d’écriture. Mais avant la technique, l’essentiel, c’est le plaisir. Dès qu’une histoire m’emmerde ou que je sens qu’elle commence à patiner, je la modifie ou j’en écris une  autre. Ici, je le reconnais, je me suis adonné à un très agréable, exercice de style, d’auteur qui s’amuse avec son piano de mots ! [rire]

AD : Votre histoire préférée ?

PE : Deux m’ont beaucoup amusé. Il y a le faux mariage de la fausse Freyja chez les géants. Je dois dire que j’ai trouvé ça vraiment drôle. Cette histoire burlesque me permettait de subvertir tout un tas de clichés classiques sur les Vikings ! Je me suis dit que j’allais faire jouer un rôle ridicule à l’un de ces dieux. Et j’ai imaginé ce pauvre Thór déguisé en Freyja, laquelle est quand même un canon de cent-trente d’avant l’invention du canon ! Deuxième histoire : la toute dernière du livre, avec Almveig, qui m’a touché parce que… au fond… c’est l’histoire d’un homme de mon âge qui pense qu’il a tout vu, que plus rien ne peut lui arriver, qui croit qu’il ne pourra plus être touché par la beauté des femmes, qui s’imagine que son cœur ne va plus s’enflammer, qui ronchonne, qui crache sur tout et sur tout le monde, mais qui en fait continue à avancer, à espérer … et à être touché au cœur. C’est là que je révèle qui est le véritable narrateur des « Sagas des Neuf Mondes ». Vraiment, c’est l’histoire qui m’a le plus touché personnellement. Almveig est un personnage que j’ai très bien pu me figurer physiquement. Sans compter le coup de théâtre de la fin où tout le monde se dit « ça y est, la jeune et le vieux vont se mettre à la colle »… Eh beh non ! La vie est mal fichue. Elle aime un bellâtre avec des barres de chocolat (nordique) sur le ventre, pas très intelligent mais beau, tout du moins… Et voilà notre ami obligé de repartir sur les routes mais qui ne se désole pas : il a pris une sacrée leçon. Ce n’est pas une leçon de morale mais une leçon de vie.

A travers chaque récit, je me suis intimé cet ordre : « Pierre, prends le lecteur à contrepied, amuse-toi ». C’est vraiment ça la règle du bonheur en écriture. Se sentir heureux et vrai, ne pas faire ce qu’on attend de vous ! Je pense d’ailleurs que quand les auteurs, quels qu’ils soient, commencent à s’ennuyer, les auditeurs, les lecteurs et les spectateurs font chorus. Heureusement pour moi, il se trouve que mon éditrice a trouvé très chouette cet exercice d’hédonisme et Véronique Favero, correctrice spécialisée en histoire norroise a apprécié et approuvé. Ouf !

Je vais vous faire un aveu : depuis la trilogie de Rollon, l’humour est devenue une marque de fabrique. Je ne raconte plus d’histoire si de temps à autre, je ne peux pas me marrer. Et si certains récits racontent des atrocités, des horreurs, si les êtres humains se montrent parfois répugnants comme ils peuvent vraiment l’être, eh bien ! Ils peuvent aussi nous réjouir et s’avérer très agréables à fréquenter. A bas la grisaille désabusée ! Pour moi la morbidité ambiante d’une bonne partie de la littérature d’aujourd’hui, le côté « tout va mal, j’ai tout vu, je suis un cynique de la zone, ma sexualité est répugnante, ma vie privée un désastre, je suis à plaindre, les gens sont pourris, on va crever, je me regarde le nombril en pensant que c’est le monde, etc. » je n’en peux plus. J’ai voulu m’éloigner de tout ça à grands coups de rames.

A.D : Pour finir je suis obligée de vous remercier pour le lexique en fin de livre !

P.E : Ah, merci beaucoup ! Mon éditrice va être heureuse de vous lire. Dans beaucoup de romans d’aventure d’aujourd’hui il existe une tendance, et les éditeurs y sont parfois pour quelque chose, à couper tout ce qui peut paraître érudit, à avoir peur des choses compliquées, et de prendre la tête aux lecteurs. Or, pardon, pardon, mais lecteur ne rime pas avec con ou “ménagère-ménager marketés de moins de cinquante ans, avec temps limité de cerveau disponible”. Je pense qu’on peut raconter des histoires plus ou moins sophistiquées en faisant figurer des mots inconnus, des civilisations étranges, tout en rendant les significations accessibles. Je me suis donc laissé convaincre qu’il faudrait un lexique. Véronique Favero m’avait conseillé de me montrer prudent, les gens ne connaissant pas forcément tous la civilisation nordique. Et Marianne Meynard a renchéri. C’est de là que nous sommes arrivés à l’idée du glossaire en fin de pages. Initialement, j’avais écrit des légendes en dessous du texte mais elles tuaient l’histoire en rompant le rythme.

A.D : Ce fut une grande idée ! Merci beaucoup de m’avoir accordé un peu de votre temps. Je vous souhaite une très bonne continuation !

P.E : A vous aussi Aleksandra !


Le site officiel


SAGAS DES NEUF MONDES

Pierre Efratas,

Editions Flammèches

Prise sur dreamcatchers.fr
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