Regards croisés : Colonia

Le 20 juillet dernier est sorti dans les salles le nouveau film de Florian Gallenberger, Colonia, avec Emma Watson et Daniel Brühl en tête d’affiche. Film historique aux tendances thriller et au casting incontournable, il a attiré l’attention de Qiu mais aussi la mienne. Parce qu’après tout, les dames d’abord.

Faire vivre l’Histoire

Image du film Colonia Dignidad de Florian Gallenberger. © Majestic / Ricardo Vaz Palma
© Majestic / Ricardo Vaz Palma

@aleksduncan


La force de la peur

Affiche du film Colonia de Florian Gallenberger. © Majestic / Ricardo Vaz Palma
© Majestic / Ricardo Vaz Palma

Les fans de thrillers seront sûrement les premiers convaincus par le film. Colonia s’inscrit proprement dans le genre. Il y a de la tension du début jusqu’à la fin avec un rythme travaillé, structuré par les émotions qui sont transmises aux spectateurs. L’ambiance est passionnelle, et se déploie le long du film entre le mystère des sentiments amoureux et l’angoisse frustrante de ne pas comprendre toutes les situations.

Ainsi se déploie la trame principale du film, qui offre un scénario simple mais qui appuie beaucoup sur ses mises en scènes très travaillées et très incarnées. Le rendu est fort, beau et saisissant. C’est un film impressionniste qui nous parle de la réalité. On a l’impression d’avoir affaire à un jeu de portraits plus qu’à une histoire et à une succession de tableaux qui rythme des actes.

Ce n’est pas un film cru, mais un film nu qui s’empare de sujets sensibles avec peu d’artifices, qui parle de notre passion de la peur. C’est là où je situe l’originalité du film. Il explicite le genre du thriller, et nous propose en arrière-plan un essai très riche sur la peur en nous amenant à réfléchir sur notre époque. Si Colonia est un film historique, je pense que c’est un film qui veut nous parler de notre présent plutôt que nous refléter une mémoire du passé. Beaucoup ont d’ailleurs critiqué la mise en retrait du contexte de la Colonia Dignidad pour mettre en avant la fiction dans le film. Je trouve que ce choix est, au contraire, juste et justifié.

Il faut voir dans la démarche de Gallenberger une volonté d’utiliser le contexte de la Colonia Dignidad pour mettre en scène, à l’échelle d’un film, une réflexion portée sur le vaste monde qui nous entoure, sans sous-estimer ni brutaliser le poids des faits historiques. Je trouve que le mélange entre fiction et réalité est menée avec beaucoup de justesse et d’intelligence, d’autant plus qu’on sent une volonté de faire quelque chose de simple, qui vise à toucher un public large.

J’ai beaucoup aimé ce souci de neutralité qui se distingue du film militant et qui nous demande de prendre du recul si on veut déceler un message. On nous laisse nous faire notre propre idée sur le film. On n’est pas dans l’opinion du réalisateur, mais dans un essai critique qui nous invite à réfléchir, et qui nous invite à penser sur la durée.

LA PEUR, NOTRE BOURREAU INVISIBLE

Image du film COlonia de Florian Gallenberger. © Majestic / Ricardo Vaz Palma
©Majestic-Ricardo / Vaz-Palma

Ce qui m’a le plus intéressé dans ce film, et ce qui me semble en être le sujet principal, c’est le regard sur la peur. Le scénario de l’histoire nous présente par séquence l’évolution de la peur, de sa sécrétion jusqu’à sa dissipation. La force du thriller est de ramener nos émotions à une réalité physique voire physiologique.

On nous réapprend à identifier la peur à travers nos tripes. Le film nous réapprend à reconnaître les nuances entre le stress, l’angoisse, la panique, autant de sensations différentes dont on fait physiquement l’expérience. On ne peut pas réagir face à la peur si on ne parvient pas à l’identifier correctement. On ne peut pas se révolter, si on ne souffre pas. Dire qu’il ne faut pas avoir peur ne suffit pas à s’émanciper, comme condamner des actes odieux ne permet pas de les arrêter.

Le message du film est ainsi intelligent et nous interpelle non pas sur une cause à défendre, mais sur la radicalisation générale de notre société. C’est une invitation à vivre. L’histoire qu’on nous raconte dans Colonia se met en parallèle avec ce que nous traversons aujourd’hui et nous montre, à une échelle humaine, ce que nous ne pouvons voir à l’échelle de la civilisation : la peur est un poison qui nous paralyse, et la « religion-politique » est l’anesthésiant qui nous rend insensibles. L’histoire nous ramène à une évidence oubliée : derrière l’idéologie, il y a du pouvoir et derrière le pouvoir, il y a des individus qui sont auteurs et responsables de leur violence.

Celle de Daniel et Lena nous amène progressivement, séquence par séquence, face à cette réalité, en s’engouffrant étape par étape au cœur d’un régime autoritaire puis totalitaire, d’un mouvement de masse vers l’isolement le plus mortifère. On commence par nous interdire de parler, puis d’aimer, puis d’avoir du désir et enfin d’exister. L’idéologie est inventée pour nous faire oublier notre corps qui devient non plus l’outil d’expression mais l’outil de conditionnement, l’emballage d’un esprit limité par le nombre de ses gestes tolérés, au milieu des interdictions qu’on ne ressent pas toujours autour de nous, jusqu’à ce qu’elles deviennent effectives en s’incarnant dans un prédateur qui passe près de nous.

L’AMOUR COMME DÉLIVRANCE

Image du film Colonia de Florian Gallenberger. © Majestic / Ricardo Vaz Palma
©Majestic-Ricardo-Vaz-Palma

Aimer en fin de compte, c’est trouver une présence qui nous rassure. J’ai beaucoup aimé le film qui véhicule cette idée très simple qui me semble être à la base de tout. Aimer l’expression de l’autre suffit pour cultiver la vie. Les opinions, les mots, finalement, ne viennent qu’après. L’important c’est de savoir que l’autre existe car il incarne un support pour l’imaginaire.

Le film nous explique comment éliminer nos peurs, où trouver notre force, et redonne de la valeur au fait d’aimer gratuitement. L’amour s’éteint dans le bruit, et rejaillit du silence. L’amour redonne l’envie, et l’envie cultive le désir. Encore faut-il garder espoir, et c’est là où le film nous offre peut-être une piste pour trouver du courage, une idée que je trouve très vraie aussi.

Le courage se trouve là où il n’en y a plus. Il faut toucher l’abîme pour trouver le besoin de s’en échapper. Le courage ne se situe au final qu’au seuil de notre résistance physique face à la peur. C’est en étant fatigué de vivre dans la peur que le corps retrouve instinctivement le besoin de vivre.

UN FILM ÉLÉGANT QUI NOUS CONCERNE

Voilà ! J’aurais aimé évoquer davantage de sujets et de détails qui m’ont touché dans ce film. La vérité c’est qu’il y en a beaucoup, beaucoup de thèmes et de clins d’œil sur notre actualité. Je le trouve néanmoins accessible à tous et instructif compte tenu du contexte que nous traversons. Il reste élégant malgré les images fortes qui nous sont montrées. On ne tombe jamais ni dans le voyeurisme, ni dans la vulgarité. Tout reste dans la sobriété, et la justesse des choix artistiques.

Je vous souhaite une excellente séance !

Qiu


Crédits audio :

  • Musique : Dusty Road – Jigle Punks
  • Effets sonores : Sound Fishing

Sources :

  • Site officiel du film (en allemand)
  • Documentaire Colonia Dignidad, une secte nazi au pays de Pinochet – José Maldavsky (2006)
  • Rue 89
  • Allocine
  • Diverses pages Wikipedia (Colonia Dignidad, Paul Schäfer)

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