Concert de Myrath à Nantes. ©Jerome Sandman

Worldwide Metal #1: la scène tunisienne

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Musique

Le Festival International de Bizerte, en Tunisie, accueille ce soir Rock on Tunisia, un nouvel événement dédié au métal. Ce sont les néerlandais d’Epica, accompagnés de Carthagods, qui inaugureront les festivités. L’occasion pour nous de revenir sur le chemin parcouru par la scène métal locale.

« Au début, c’était un petit mouvement, se souvient Tarak Ben Sassi. On faisait quelques concerts dans les facultés. ». Leur QG : le campus de Tunis. Dans les années 1990, Tarak, guitariste lead du groupe Carthagods, y observe les prémices de la scène métal tunisienne. « Là-bas, il y avait un club de musique où les métalleux se rendaient, et où se sont formés pas mal de groupes de l’époque, » raconte-t-il. Le campus sera d’ailleurs un lieu majeur pour accueillir des concerts nationaux et internationaux. Au rang de pionniers du mouvement, des groupes comme Carthagods, Out Body Experience ou encore Devil Empire. « Ce sont ces groupes qui ont pas mal forgé le métal en Tunisie, ils se sont battus pour », affirme Omar El Kafir, aux manettes de la webradio tunisienne Noise FM. Seule une minorité d’entre eux est encore active aujourd’hui.

Papa métal

Jaquette de l'album "Legacy" sorti en 2016.
Legacy, le dernier album de Myrath, sorti en 2016.

La fin de la décennie verra aussi débarquer sur les ondes de la RTCI (Radio Tunisienne Chaîne Internationale) une émission spécialement consacrée aux musiques rock et métal : Zanzana (bruit de fonds, en Tunisien).  Menée par Karim Benamor, elle offre une audience aux groupes locaux et internationaux chaque jeudi soir depuis près de vingt ans. «On l’appelle Papa Métal ! Et jusqu’à maintenant, il tient ! » s’amuse Elyes Bouchoucha, claviériste de Myrath. A l’époque, l’émission s’accompagne d’un forum. Aux débuts de l’Internet, on s’y retrouve pour parler musique, contacter les médias et proposer des concerts. « On faisait des concerts avec ce qu’on avait, se souvient Tarak. On a milité pour créer une petite scène.»

Une scène qui se développera dans les années 2000, où le nombre de concerts et de groupes en action se multiplient. Carthagods s’investit par exemple dans l’organisation d’événements et réussit à faire venir Epica en 2006, à l’occasion du premier concert de métal international en Tunisie. Led Zeppelin complètera plus tard la liste des invités de marque. En 2009, après quelques difficultés, ils accueilleront le groupe de rock anglais Anathema. De leur côté, les groupes locaux explorent de nouveaux horizons, en dépit d’accusation de satanisme portées par des articles flous et balayées par l’équipe de ZanZanA.

Le creux de la vague

Le troisième acte sera marqué par la Révolution, qui, en 2011, mettra un frein à cette effervescence. «Il y a eu une période de vide, juste avant le 14 janvier, raconte Mourad Bessadok, bassiste du groupe Cartagena. Les concerts et les festivals étaient tous annulés. A la Révolution, détaille-t-il, on ne pouvait pas organiser un concert ou un festival parce qu’il y avait toujours des menaces. » Le contrecoup représentera une période creuse.

Quelques initiatives verront néanmoins le jour. Ainsi, les portes du Plug, un bar rock, s’ouvriront à Tunis. Il se joindra même aux musiciens de Carthagods pour créer « Unplug the Plug ». « L’idée était de ramener des invités internationaux pour qu’ils viennent jouer avec nous », expose Tarak. La scène sera notamment foulée par Max Cavalera, Bumblefoot ou encore le quatuor de Blind Guardian. Le bar hébergera ainsi de nombreux concerts jusqu’à sa fermeture, en 2014 . « Depuis, c’est un peu vide, déplore Tarak. Il y a des tentatives, mais c’est pas évident. Les procédures sont beaucoup plus faciles mais il y a encore des lacunes.»

Mondes en fusion

Du black métal jusqu’aux sonorités folkloriques, la scène métal tunisienne propose une grande variété de styles musicaux. « C’est un pays gorgé de talents, affirme Elyes Bouchoucha, mais c’est difficile de les faire sortir, quand il n’y a pas de producteurs ou de maisons de disques. » C’est pourtant ce qui motive les musiciens du groupe Nawather. Formé en 2013, le sextette tunisois s’est lancé le défi de rassembler métal et musique tunisienne.

« On voulait proposer un style différent, raconte Ryma Nakkache, chanteuse du groupe. On fait un métal progressif avec des sonorités arabesques. » Leur secret ? Le Quanûn, un instrument traditionnel à cordes pincées. « On a intégré l’instrument magique ! s’amuse la chanteuse. On est les premiers à l’utiliser avec des rythmes métal. » Grâce à cette association, Nawather espère faire découvrir la musique folklorique tunisienne à l’étranger. « Le Quanûn nous permets de mettre en valeur les rythmes orientales, détaille la chanteuse. On associe des modes agressifs, arabesques et des riffs. »

C’est aussi au croisement des influences que s’est illustré le groupe Myrath, qui produit un métal aux empreintes tunisiennes. «On n’est pas spécialement orientaux, on chante en Anglais, en Tunisien et on utilise des modes tunisiens, qui sont différents des modes orientaux », expose Elyes Bouchoucha. Par ce mélange de riffs et de musique traditionnelles, les musiciens souhaitent promouvoir un patrimoine tunisien et ouvrir les perspectives d’un public potentiel.

« Mélanger, le côté métal et le côté folklorique, c’est une façon d’éduquer à s’ouvrir», raconte le claviériste. L’équation fonctionne, puisque le groupe a rempli en avril 2017 le théâtre de Carthage, à l’occasion de la quatrième édition des Journées Musicales de Carthage. Ils sont aussi le premier groupe de métal à avoir participé au Festival International de Carthage, qu’ils ont fait vibrer le 19 juillet dernier.

Symphonie historique

Et parfois, la musique rencontre l’Histoire. C’est la recette du groupe Cartagena. Démarré comme un groupe de reprise, il prendra rapidement le nom du célèbre havre.  « C’est une sorte de port qui regroupe toutes les cultures », explique Mourad Bessadok. Leur musique associe ainsi les gammes d’une multitude d’univers à une histoire originale. « On a imaginé que Rome ne gagne pas la troisième guerre punique, raconte Mourad. On suit donc un diplomate qui observe Hannibal après la victoire fictive de Carthage. » Cette uchronie leur permet d’intégrer des instruments glanés autour du monde. « Autour de nous, des gens sont partis faire le tour du monde et nous ont ramenés des instruments des pays qu’ils ont visité », explique Mourad.Se situant à un croisement culturel, les musiciens de Cartagena diffuse un son aux accents symphoniques, progressifs et orchestraux.

De son côté, depuis les années 1990 et malgré différents changements de line-up, le groupe Carthagods tient la barre. « C’est un objectif. Il y a le groupe mais il y aussi la scène métal tunisienne, pour laquelle nous militons encore », raconte Tarak Ben Sassi.Leurs titres s’inscrivent dans une veine mélodique. Leur premier album, sorti en 2015, met en avant une diversité d’influences, du hard rock au ton vintage jusqu’aux sonorités progressives. Leur univers, emplis de notes heavy et mélodiques, raconte une histoire récente et amère. « Notre thème, c’est la manipulation, raconte Tarak, parce qu’on l’a vécue. Avant la Révolution, on vivait en 1984. Nous, on chantait en Anglais donc les autorités ne comprenaient pas et se foutaient du métal. Mais des rappeurs ont quand même fini en prison”, souligne-t-il.

Une affaire de personnalité

Le métal progressif n’est pas en reste, avec le groupe Persona, formé en 2012. Du nom d’un concept emprunté au psychiatre CJ Jung, le groupe serbo-tunisien compte deux albums à son actif. « Le premier s’inscrit dans la lignée du symphonique-métal, avec des touches de thrash », raconte son guitariste Melik Melek Khalifa. Si le groupe commence à créer en s’inspirant des productions occidentales, il finit néanmoins par se fixer sur une sonorité progressive. «Le son du deuxième album a été plus recherché, explique Melik. On a vu qu’il fallait qu’on se distingue de ce qui se faisait ailleurs. Mais nous n’avons pas essayé de faire du métal oriental, puisqu’on est pas particulièrement fan des sonorités. On a préféré partir sur le progressif, avec un peu de métal extrême », détaille-t-il.

Le groupe Devil Empire diffuse quant à lui ses riffs de black metal acérés depuis les années 1990 sur les différentes scènes de concerts et se prépare à sortir son premier album. De son côté, Fedor Kovalesky explore un métal aux inspirations spirituelles et politiques  à travers Vielikan. Lancé tout d’abord en 2002 sous le nom de Death Awakening, le projet prendra sa forme finale en 2007. Empli d’influences empruntées aux folklores russes et tunisiens, Vielikan s’inscrit dans un death metal moderne et engagé. Sans oublier le septette Ymyrgar. Fondé en 2011 par Rami Khezami et Ayoub Ben Abdallah, amateurs de folk métal et de mythologie nordique, le groupe a déjà sillonné les routes européennes et les scènes locales pour offrir sa vision de la musique nordique.

Électrons libres

Mais en dépit des projets, la scène manque encore de structure. « Ce n’est pas évident de se faire connaître. Il y a beaucoup de nouveaux talents en musique », décrit Ryma Nakkache. Montée en 2012, la web radio Noise FM s’investit justement dans la diffusion de musiciens locaux et dans l’événementiel à Sfax et à Tunis. « Faire monter les groupes sur scène, ça permet de faire exister la musique et de les encourager», considère Omar, déterminé à faire avancer ce milieu. Ce qui n’est pas toujours évident, l’association autofinançant tous ces événements. Derniers en date, Bring Back the Noise en janvier et Beyond Omega, organisé le 31 mars dernier avec l’association du même nom.

Roma Delenda Est, le premier album de Carthagena.

La difficulté ? L’administratif, qui reste un obstacle récurrent et conséquent. « Il faut vraiment avoir des nerfs, pour ça, déplore le bassiste de Cartagena. Il faut obtenir des autorisations et, pour un groupe étranger, bonne chance ! » Beaucoup de papiers et d’allers-retours sont donc nécessaires. « C’est un parcours du combattant qui demande beaucoup de patience, » souligne Elyes Bouchoucha. Mais s’il y a peu de d’initiatives soutenues par l’Etat, les Journées Musicales de Carthage ont tout de même ouvert leurs portes à plusieurs groupes de métal en 2017 dont Nawather, Persona et Myrath.

« On a été sollicité l’année dernière. Les autorités voulaient faire un concert mais n’avait pas de salle intermédiaire, se souvient Elyes Bouchoucha. Du coup, ils ont exceptionnellement ouvert l’amphithéâtre de Carthage, qui était blindé ! ». Le Festival Méditerranéen de la Guitare essaie lui aussi d’accorder à la musique métal une fenêtre lors de ses concerts. « Ca commence à bouger, raconte le guitariste de Carthagods. Il y a un festival gouvernemental qui veut faire des dates métal.»

Momentum

L’absence de maisons de disques locales, et intéressées par ce type de musique, motivent aussi un certain nombre de groupes à avoir recours au système D. C’est le cas de Persona, qui a pris le parti de gérer toute la production. « Il faut savoir que le premier album a été enregistré dans cette pièce, indique d’un signe Melik. Pour le chant, c’était un parasol planté dans un pot de fleurs. On avait balancé des draps autour pour isoler un peu, mis le micro en-dessous et voilà, ça a été enregistré comme ça ! »

Leur deuxième album suivra le même procédé, à l’exception des voix qui seront enregistrées dans un studio. Le guitariste est lucide : «Je n’avais aucune connaissance en matière de prise de son, mais si on ne le faisait pas, je savais qu’on finirait par repartir chacun de son côté et qu’on aurait rien fait. » C’est aussi la situation du groupe Cartagena, qui gère production, diffusion et communication. « On préfère se faire connaître par nous-même dans un premier temps, raconte Mourad Bessadok. Quand on aura un label vraiment intéressant, on signera. »

Des structures qui pourraient bénéficier à l’avènement d’une scène métal à l’échelle internationale et, plus largement, d’une scène underground solide, commencent à voir le jour. Ainsi Malek Ben Arbia, le guitariste de Myrath,  a-t-il ouvert une école de musique moderne à Tunis.  « Avec elle, on veut donner envie aux gens d’aimer ces musiques, explique le claviériste, et leur donner l’opportunité de jouer avec d’autres. » Du côté des concerts, des associations ont ouvert leurs portes ces dernières années, à l’image de la récente Beyond Omega ou de HeadBang.

Un label rock et métal, Dark Side Records, a même été lancé. Résultat d’une restructuration, il est notamment géré par Tarak Ben Sassi. « Le but est de rendre ce label aussi important que ceux connus en Europe, détaille-t-il. Nous allons en faire une référence d’ici l’année prochaine. » Il permettra ainsi à des groupes locaux, actifs depuis parfois des années, et internationaux de pouvoir enregistrer et diffuser leur musique.

@aleksduncan


En-tête :  Malek Ben Arbia et Zaher Zorgati, de Myrath, et la danseuse Kahina Spirit lors d’un concert du groupe à Nantes en mars 2018. © Jérôme Sandman

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