"Le garçon & la Ville qui ne souriait plus" est le dernier roman de David Bry, publié aux Editions Lynks à l'Automne 2018.

Uchronie à Paris

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Lectures

« Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus », neuvième roman de David Bry, s’inscrit dans un XIXè siècle alternatif, où Paris est scindé en deux communautés. Les Parisiens policés et les « anormaux ». Chacun étant tenu à bonne distance de l’autre par la Seine. Et par la Police de la Norme.

Imaginez-vous Paris au milieu du XIXè. Échangez Napoléon III pour  Nicéphore le Troisième, musclez l’Église et vous obtenez la ville où grandit Romain de Sens. Dans cet empire, l’Église est devenue assez influente pour faire passer des décrets telles que les « Lois de la Norme ». Ce texte établis des critères de normalité largement admis et permet l’arrêt des habitants qui s’en éloignent. Tous ceux qui seraient handicapés, physiquement ou mentalement, bossus, trop gros, défigurés ou encore homosexuels sont emmenés sur l’Ile de la Cité.

Au sein d’un monde faussement lisse et menaçant, Romain sent son esprit tanguer entre sa vie de noble et la réalité de l’Ile, avec sa Cour des Miracles. Le jeune homme se rend compte de la complémentarité de ces mondes pour sa construction personnelle. Mais ce serait admettre qu’il est un « anormal », un débat brûlant dans la haute-société. Pourtant, il va finir par remettre en question cette prétendue « anormalité ». C’est ce rapport à la différence, un sujet cher aux yeux David Bry, qui marquera les premiers pas de Romain, le long du Canal de l’Ourq.

"Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus" est sorti à l'Automne 2018 aux Éditions Lynks.

« Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus » est sorti à l’Automne 2018 aux Éditions Lynks.

« Je m’en souviens très bien, raconte l’auteur, c’était à une fête avec beaucoup de monde. Des gens complètement différents, de toutes les couleurs, gros, minces… L’un avait même des doigts coupés. Ils étaient de tous les milieux sociaux. C’est là que je me suis dit que j’avais beaucoup de chances de vivre avec des gens complètement différents de moi. Ça enrichit énormément. » De cette constatation découlera une réflexion : à quoi ressemblerait un monde où cette diversité serait condamnée ?

Pour faire vivre cette réalité, David Bry conçoit les « Lois de la Norme », un écho discret à notre époque faite de craintes  et de diktats. Il raconte leur création dans un rire : « J’ai pris ce qui se fait de pire ! Je voulais quelque chose d’arbitraire, de rêche et complètement dans le rejet de l’autre. » Sommet de ces lois, la délation. Quiconque rapporte le cas d’un « anormal » sera récompensé.

Dans ce Paris filtré, les lois sont mises en pratique par une organisation à la botte de l’Église, la Police de la Norme. C’est elle qui procède aux arrestations et chassent les « anormaux » de la ville. « Je voulais une organisation qui fasse peur, détaille David Bry. Elle est fanatisée, persuadée d’être dans son bon droit alors qu’elle agit atrocement. »

Un univers familier

David Bry n’est certainement pas le dernier auteur qui utilisera la fiction pour appeler à une réflexion. Mais ce qui permet à son livre d’être aussi percutant se cache dans l’univers. Pas de monstres dans les fonds de la Seine ou de méchantes crachant des flammes vertes, pour autant que je les adore. Ici le lecteur se retrouve dans un univers identifiable, constellé de repères historiques connus et décrit dans un style sobre et discret. L’auteur ne pointe du doigt aucune situation.

Fatalement, le régime de la norme n’en devient que plus gênant, parce que plausible. Il devient un risque à envisager, un glissement. « C’est là où l’uchronie est très intéressante, souligne l’auteur. On peut, en tordant quelques ficelles, voir une autre facette de notre monde. Celui de Romain est une voie qu’aurait pu prendre le nôtre, et ça révèle beaucoup de choses. »

Le Paris de David Bry n’est toutefois pas qu’une suite de visions angoissantes. En passionné d’histoire et connaisseur de ses quartiers,  il lui porte un regard romantique. Le XIXè est retranscrit dans ses lignes par ses modes vestimentaires, le caractère de ses établissements et ses mœurs. L’auteur a également pris soin de travailler sur le langage, prêtant un argot chantant à ses personnages de la Cour des Miracles et un Français emprunté à ses bourgeois. Au hasard de la lecture, les parisiens retrouveront leurs repères, avec des noms de rues bien connus. Mais aussi disparus, l’auteur s’étant amusé à retracer les changements d’appellation.

Des personnages vibrants

Portrait de David Bry.

Dans les rues de la ville évoluent des personnages hauts en couleurs, qu’ils soient « anormaux » ou tolérés. Nombreux sont ceux dans la haute-société à porter ce grain qui pourrait les faire basculer. Adélaïde, la petite-sœur de Romain, férue de musique et de brioche (ça se comprend, franchement) entourée d’une mère obsédée par la réussite mondaine et par un père distant.

Romain est lui-même au bord de la césure, refusant la plupart des codes sociaux au plus grand dam de sa mère, leur préférant la Savate et l’exploration. « Dans ce personnage, il y a un peu de mes amis, de moi, de ce que j’imagine et de ce que j’ai autour de moi, raconte l’auteur. Mais je crois qu’il y a surtout la peur que je peux avoir d’un monde uniforme. Sa révolte à lui, c’est un peu ma révolte à moi. »

Le jeune homme est en effet dans une position délicate, coincé entre deux dimensions de sa vie, auxquelles il tient certainement tout autant. Romain traverse cette première grande crise formatrice, qui le pousse à questionner ses repères et son alignement. Situation dans laquelle on se retrouve tous, même sortis de l’adolescence.

« Avec ce roman, je veux juste dire qu’en étant différent, on peut être quelqu’un de magnifique et de merveilleux, notamment à la jeunesse », précise l’auteur. Et effectivement, au-delà du travail moral et philosophique des personnages, les profils crées au sein de la Cour des Miracles sont un joli pieds de nez aux images qui retournent le cerveau des jeunes et des moins jeunes aujourd’hui.

@aleksduncan

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